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Interview : Les hurlements de Luke

Pour la sortie de leur nouvel album, Pornographie, Thomas Boulard,  le chanteur du groupe Luke a généreusement accepté de répondre à nos questions. On a parlé de notre société, de l'industrie musicale et de  la musique, tout simplement.

 

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Start It :Le clip de votre nouveau single, C'est la guerre, sorti il ya quelques jours, est fascinant dans la superposition des vidéos et des paroles, mais surtout dérangeant. Est-ce que c’est un message adressé à la jeunesse qui regarde des vidéos à longueur de temps et qui en oublie la réalité ? Est-ce que notre génération est si désespérante ?

 Thomas Boulard : C’est ce que je dis dans le texte "génération MTV génération somnifère". C’est exactement ça. Ce sont des images dérangeantes et on ne s’en rend pas compte, sauf si on met de la musique dessus avec des textes. Si tu mets du Lady Gaga dessus, tout le monde s’en fiche, c’est drôle, sympa. Mais dès que tu mets notre texte, tout est déplacé, le sens de l’image et le sens du texte. Et heureusement que ça l’est.

 

SI : Votre nouvel album, Pornographie est très engagé, c’est fini les chansons aux sujets un peu plus doux comme celles de vos premiers albums ?

TB : C'est pas de ma faute: C’est une question d’époque, elle est montée d’un cran dans la barbarie. On vit dans un monde de folie et malheureusement on est bien peu à hurler. Si on était beaucoup à hurler, j'aurai sûrement moins besoin de le faire. Cet album, c’est une vision hallucinée du monde dans lequel on vit, le pur produit de ce que le monde a pu enfanter. Je recrache ma vision du monde par la musique et par le texte . On vit dans une utopie libérale qui fait croire qu’on est dans un marché équilibré, simple, où la concurrence est saine, mais en fait pas du tout. Il y a une incapacité pour votre génération à accéder à des postes, des salaires. Ces postes sont occupés par des gens sans talent, qui n’ont en général aucun diplôme. C'est un monde hyper permissif sexuellement mais dans lequel on interdit tout. Donc ce n'est pas à moi de me justifier de ma colère, de mon cri. Ce sont ceux qui ne disent rien qui doivent se justifier.

 

SI : Justement les groupes qui haussent la voix n’existent plus. On n'entend plus parler d’actualité dans les chansons. Pourquoi plus personne ne se lance là-dedans ? Et pourquoi plus personne ne chante en français ?

TB : Premièrement, on ne peut plus rien dire, pas parce qu’il y a une censure, mais parce qu’on ne peut plus être anxiogène, on ne peut pas faire fuir les annonceurs. Il faut voir le monde de la musique comme un monde économique et si tu veux en vivre, passer sur les radios, tu dois pouvoir dire des choses sans angoisser les annonceurs. Il ne faut rien dire si tu veux être diffusé, même si tu ne seras jamais censuré. C’est un filtrage inconscient.

 Deuxièmement, on est en train de modifier la langue dans laquelle on pense, on réfléchit. Le français nous permet de réfléchir, de lire notre société. Et il n’y a plus de français: votre génération n’écoute plus de français et c’est limite ringard. Donc on ne peut pas demander à une génération qui n’écoute que de l’anglais d’avoir une lecture du monde. Vous voyez le monde dans un anglais worldwild, néolibéral, donc forcément vous voyez le monde comme ça. C’est normal.

En France, à partir du moment où on a accepté qu’un groupe de rap prenne le nom d’un groupe d’élite du Troisième Reich, on peut dire ce que l'on veut. A partir du moment où des parents payent des places et emmènent leur gamin voir des groupes de rap qui s’appellent "Sexxion d’assaut" à partir de là on est dans la pornographie constante.

 

SI : Du coup tu penses que si les jeunes groupes français ne disent rien ce n'est pas parce qu’ils n’ont plus rien à dire ?

 TB : Ils n’ont plus rien à dire parce qu’ils chantent en anglais ! La langue de la colère, de l’intelligence, de la compréhension, c’est le français. C’est pas par hasard que cette langue là a construit Hugo, Bourdieu, Foucault, .. Si tu utilises une autre langue, à quoi peux-tu prétendre ?

 

SI : Vous êtes aussi l'un des derniers groupes en France qui continue à faire du rock. A Bordeaux on en connait très peu. C’est perdu ?

 TB : Les groupes d'aujourd'hui veulent tous faire de la musique de publicité. Autour de moi j’en vois des tas. Je viens d’une époque où la musique de pub c’était pour faire le pitre. Maitenant on fait de la musique pour accompagner les ipods, Air France. C’est horrible.

 

SI : Ca voudrait dire que la musique de notre génération est déterminée par le commerce, l’économie ?

 TB : On vit dans une utopie libérale, qui ne marche pas d’ailleurs. Elle est là pour vendre des corps, on est bardés d’images sexistes, d’image de guerre, où on vend des armes. Donc la musique aussi veut vendre.

 

SI : Pourtant aux USA, au Royaume Uni, certains groupes font encore du rock , moi par exemple, j'écoute les Arctic Monkeys, Foals, les Black Keys…

 TB : Mais le rock ce n’est pas la culture française. Les français connaissent la variété française pas le rock, ils ne savent pas en faire, c’est très dur et il  faut être très bon en musique et en textes. Les groupes de rock anglais ne font que de la musique. A part peut être les Arctic Monkeys qui travaillent le texte et qui ont une lecture de la vie en Angleterre hyper concrète, terre à terre.

Mais moi encore une fois je ne me vois pas comme un artiste engagé. Je hurle c’est tout. Il faudrait interviewer les autres artistes qui chantent en français et leur demander pourquoi ils ne disent rien.

 

SI : Justement cette année on va rencontrer d’autres groupes bordelais… Si tu avais un message à leur faire passer ce serait quoi? Leur dire de dire quelque chose ?

 TB : Hurler. Nous les artistes on est là pour parler pour les sans-voix. Il faut parler pour le gamin de 17 ans qui est en train de fumer son joint sous l’abribus de son village pourri, qui va voter Front National et qui nous juge. C’est notre travail. Ca viendra, faut des années de pratique.

Faut voir le rock comme de la contre culture, et la langue c’est la culture. Et quand on sait parfaitement manier les deux on peut dire quelque chose.

 

 

 

SI :Vous avez laissé votre titre C'est la guerre en téléchargement gratuit, pourquoi ? Parce que c’est plus facile de se faire entendre ?

 TB : ça fait des années que je bassine ma maison de disque pour qu'elle laisse les titres en téléchargement gratuit Parce que là internet peut nous libérer des carcans dont je t’ai parlé.

 

SI : De toute façon plus personne ne paye pour la musique maintenant.

TB : C'est vrai, mais par contre vous allez payer très cher la disparition des musiciens. Le streaming ça fonctionne pour la musique mondiale, pour un catalogue énorme. Ca détruit les niches, les musique locales. Et la musique française en est une. A terme le streaming va faire disparaitre le français, ça va faire chier tout le monde.

 

SI : Il y’a 5 ans tu disais que tu rêvais d’un projet à la Damon Albarn avec des mélanges de sonorités…

 TB: Oui j'y pense beaucoup, j’aimerais pouvoir avoir les moyens de le faire. C’est pas une question d’argent, mais faut faire venir les artistes, les payer dignement. C’est pas si simple mais j’aimerais avoir un mélange de musiques africaines, de rap, de musique urbaine, de rock. On a une richesse urbaine, une richesse inouïe qui s’appelle l’immigration. On a beaucoup gagné musicalement grâce à l’immigration notamment via le rap. Moi je n'écoute plus de rock. Je n'écoute que du rap, parce qu’il n'y a que les rappeurs qui disent quelque chose. Je préfère écouter Orelsan que les groupes qui chantent en anglais.Je remercie les rappeurs, même si des fois ils disent des conneries.

J’aimerais faire une musique qui synthétise tous les styles de musique en France, qui synthétise les musiques issues de l’immigration. On est riche de tout ça et on n’arrive pas à s’en servir et ça m’attriste. On voit ça comme un problème alors que c’est une richesse.

 

SI : L'interview est terminé, on te remercie d'avoir répondu à nos questions...

 TB : Mais merci à vous de me permettre de m'adresser aux jeunes. Je n’aime pas la manière dont on vous juge, dont on vous parle, dont on vous traite d’incapables… je veux vous défendre. Je trouve ahurissante la manière dont vous acceptez ça, vous devriez hurler.

 

  

Si l'envie vous prend de crier avec Luke et avec nous, ils seront en concert le 24 novembre au Rocher de Palmer.

Publié par Mathilde Kawczynski le 21/08/2015 à 15h25

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